Aloysius Bertrand, Gaspard de la Nuit
"Plût au ciel que l'art ne fût pas une chimère !"
Répartis en six Livres (et quelques "Pièces détachées") les poèmes en prose de Gaspard de la Nuit d'Aloysius Bertrand sont de petits bijoux gothiques, romantiques, sombres à souhaits. Des pendus côtoient des enchanteurs, de nombreuses créatures surnaturelles hantent les pages des Fantaisies de Gaspard de la Nuit. Mais qui est-il, ce Gaspard de la Nuit ? Quelques indices nous sont donnés par le poète, dans le petit récit soi-disant autobiographique qui ouvre le recueil, une mise en scène du poète qui rencontre l'auteur (ou du moins celui qui est désigné comme tel par le poète) des textes qui vont suivre. Mais Gaspard et Louis ne sont-ils pas une seule et même personne, dédoublée pour les besoins de l'anecdote ? Seul Aloysius a la réponse...
"Ecoute ! Ecoute ! C'est moi, c'est Ondine qui frôle de ces gouttes d'eau les losanges sonores de ta fenêtre illuminée par les mornes rayons de la lune."
Pas tout à fait de la prose, parce que trop riches de figures poétiques réservées initialement aux poèmes en vers, mais pas non plus de la poésie, car n'étant pas écrits en vers rimés, les poèmes en prose d'Aloysius Bertrand furent jugés un peu trop novateurs pour leur époque et ne recevront pas, à leur sortie, le succès qu'ils méritaient. Ce fut avec Baudelaire et son Spleen de Paris que le genre fut reconnu comme digne d'intérêt, et que Bertrand fut ressorti des arrières-boutiques pour attirer enfin l'attention. C'est d'ailleurs la lecture de Gaspard de la Nuit qui inspira ses propres poèmes en prose à Charles Baudelaire. L'inspiration de Bertrand, elle, se situe dans la ville qui l'a vu grandir, Dijon, mais aussi dans la nuit, univers de tous les possibles au sein des rêves, qui avec Gaspard de la Nuit tournent souvent au cauchemar.
"Et le diable, tapi dans la grand'manche de Padre Pugnaccio, ricana comme Polichinelle !"
Outre les créatures surnaturelles et légendaires, les textes de Bertrand accueillent aussi des personnages plus connus, comme ceux de la Commedia dell'arte ; celle-ci a vraisemblablement inspiré quelques strophes à l'auteur. D'ailleurs, Bertrand ne nie pas avoir puisé çà et là des idées, comme le montre le sous-titre de son recueil : Fantaisies à la manière de Rembrandt et Callot, respectivement peintre hollandais et graveur français. Les textes de Bertrand, riches de détails, sont à leur manière des peintures, des instantanés de vie, scènes diurnes ou nocturnes, aux frontières du fantastique, remplis d'éléments mystiques. Il peint avec les mots, comme d'autres avec un pinceau, raconte des histoires riches et ciselées, qui peuvent aussi bien se lire séparément que comme une partie des Fantaisies de Gaspard de la Nuit. Pas tout à fait de la prose, donc, pas vraiment de la poésie, un peu des deux et en même temps beaucoup plus que cela ; les poèmes d'Aloysius Bertrand, injustement méconnus, sont à déguster, à savourer, à toute heure du jour et de la nuit.
Gaspard de la Nuit
Aloysius Bertrand
éd. le Livre de Poche
2002
6,50 €
Patrick A. Dumas, L'Oeil de Shiva
"Le premier homme au coeur pur qui touchera l'oeil sera le protégé du dieu et libèrera son pays de l'envahisseur, tout comme Shiva libéra le sien de Jalandhara."
Une vieille légende indienne racontée par un vieillard mystérieux escorté d'un tigre, et voilà qu'un groupe de rebelles indiens, accompagnés d'un jeune aventurier français, se mettent en quêtent de l'"oeil de Shiva", relique divine dissimulée au coeur d'une montagne, avec l'espoir de parvenir à repousser ainsi l'envahisseur anglais. Nous sommes en Inde, au début du XIXème siècle, et la couronne britannique est en pleine colonisation des terres indiennes.
"Laisse le destin et montre du courage autant que tu peux : si, après avoir fait des efforts, tu ne réussis pas, qu'a-t-on à te reprocher ?"
Pancatantra
Initialement publiée au format feuilleton, cette "aventure de Louis Bellavoine" est divisée en quinze chapitres, auxquels s'ajoutent un prologue et un épilogue. Destinée à un public très divers, l'histoire peut se lire à plusieurs niveaux, selon le lecteur : un enfant ou un adolescent y suivra les aventures palpitantes d'un petit groupe de rebelles à la recherche d'une précieuse relique et poursuivi par un détachement de l'armée anglaise, alors qu'un lecteur plus âgé pourra en apprécier les dessous politiques (la colonisation anglaise, la rébellion indienne) et sociaux (le poids très fort des coutumes, ainsi que de la notion de caste). La présence dans le groupe de rebelles d'un jeune garçon permettra en outre une identification du jeune lecteur, une réelle implication dans cette quête, le personnage de Kim ayant, de plus, un rôle particulièrement important.
"Le sage dit : "sur celui qui est blessé, les coups tombent sans cesse ; quand la nourriture manque, l'ardeur d'estomac augmente ; dans le malheur, les inimitiés naissent : tout cela vient aux hommes lorsque le destin est contraire."
La vraie question est donc : les dieux sont-ils avec nous ?"
Véritable plongée dans les croyances indiennes, L'oeil de Shiva est une bande dessinée dotée de grandes qualités graphiques. Le trait est fin, les décors soignés, le tout servi par un noir et blanc sobre mais efficace. Le cadrage, proche de celui des comics américains, ajoute aux planches une dynamique qui sert à merveille l'action, les rebondissements de l'aventure. Un glossaire en fin d'ouvrage permet au lecteur perdu au milieu des nombreuses divinités mal connues d'Inde de se repérer suffisament pour comprendre l'histoire ; libre à lui d'aller ensuite approfondir sa connaissance de la mythologie indienne !
L'Oeil de Shiva
Patrick A. Dumas
éd. Semic Digest
2004
9 €
Aziz Chouaki, Les Oranges
"De loin ça fait comme un ruban blanc, cerné de bleu en bas, avec des touffes de vert en haut. Et puis c'est poivré, menthe fraîche et jasmin. C'est ça Alger."
Une écriture poétique et orale à la fois, un monologue à plusieurs voix, poème en prose et texte de théâtre : Les Oranges d'Aziz Chouaki est un texte à multiples facettes, qui se lit aussi bien qu'il s'écoute. Texte court mais poignant, mélange de scènes quotidiennes, moments de vie glanés du haut d'un balcon, et de souvenirs historiques, blessures de guerre d'une orange érigée en symbole de l'Algérie colonisée.
"Ce pendentif ? Accroché à une chaîne en argent ? Oh, c'est rien, juste un souvenir. La première balle qu'un soldat français a tiré, sous le laqué azur de ce ciel d'Algérie. Juillet 1830. [...] La première balle, elle s'est logée dans une orange, les oranges d'Algérie, oui."
Evocation de la colonisation française en Algérie, récits de guerre cruels et sanglants, lutte pour l'indépendance... Réflexion linguistique aussi, l'identité d'un pays à travers sa langue, ses noms. Le texte d'Aziz Chouaki est construit en deux récits, qui s'alternent, se mêlent, se font écho. L'un se passe à notre époque ou presque, l'autre est une traversée historique, de la colonisation à l'indépendance, montrant la dure réalité de la tyrannie remplaçant la liberté tant attendue. La montée de l'islamisme, aussi, l'intolérance, et la résistance qui s'organise, doucement, en arrière-plan. Le narrateur endosse tous les courants, toutes les pensées, à la manière de l'Opportuniste de Dutronc ; toutes les mouvances sont explorées de l'intérieur, pas une n'est mise en avant ou décriée, c'est une simple succession de constatations, d'évolutions au gré du temps.
"L'oeuf, le mot, l'oeuf quotidien, le chant, le serment."
Entre ces deux récits croisés, quelques fils rouges, brodés autour de métaphores poétiques et de questions si futiles qu'elles en deviennent existentielles. C'est quand l'inutile prend la première place, occupe le terrain, qu'on peut savourer les choses. C'est un peu la philosophie du narrateur contemporain, celui qui, de son balcon, observe la vie, croque ses voisins et amis en de plaisants portraits, reflets d'un pays marqué par le métissage, et dont les plaies ont du mal à cicatriser. Au-delà des considérations politiques ou religieuses, Les Oranges d'Aziz Chouaki se dégustent avec plaisir, sucrées et gorgées de soleil, mais aussi un peu amères, comme un arrière-goût qui invite à la réflexion.
Les Oranges
Aziz Chouaki
éd. Mille et une nuits
1998
2,50 €
Michael Ende, L'Histoire sans fin
"C'était bien là ce dont il avait tant de fois rêvé, ce qu'il souhaitait depuis le jour où la passion des livres s'était emparée de lui : une histoire qui ne finit jamais ! Le livre des livres !"
Vingt-six chapitres, placés chacun sous la tutelle d'une des vingt-six lettres de l'alphabets, ces symboles qui se combinent à l'infini en mots, en phrases, dans une infinité de langues, formant sans fin des histoires, une histoire sans fin... Construit comme un roman d'aventures, l'histoire du jeune héros au Pays Fantastique est aussi un roman d'apprentissage, riche d'enseignements ; le petit garçon timoré et mal dans sa peau des premières pages arrivera à la fin du roman beaucoup plus serein, plus mûr, moins craintif et renfermé.
"Je m'appelle Bastien, Bastien Balthasar Bux."
Dans L'Histoire sans fin, Bastien, lecteur et héros, est aussi créateur ; c'est son imagination qui crée, détruit, et fait vivre et mourir éléments et personnages de cette immense histoire. Le lecteur, s'identifiant au jeune héros, peut alors prendre conscience de ses propres capacités de créateur. Véritable invitation à la création, le roman de Michael Ende montre au lecteur à quel point l'imagination donne un pouvoir sur les choses et les gens. Bien sûr, une telle démonstration peut laisser craindre un discours religieux, une "Genèse racontée aux enfants" dans laquelle le jeune lecteur serait amené à s'identifier à un être aux pouvoirs divins ; mais ce n'est pas le cas ici. Les thématiques religieuses et échos mythologiques (toutes mythologies confondues) ne sont pas absents, mais ne sont pas non plus la base du récit. Le parallèle avec la Genèse est ainsi beaucoup plus diffus que celui, évident, que l'on retrouve chez C.S. Lewis, dans les Chroniques de Narnia (particulièrement dans le premier et le dernier livre).
"Le Pays Fantastique renaîtra de tes désirs, mon Bastien. Par moi, ils deviendront réalité."
Par ailleurs, de nombreuses mises en garde sont aussi formulées, via Atréju et Fuchur le dragon de la fortune, notamment, visant aussi bien Bastien, coincé dans ce monde imaginaire, que le lecteur qui s'est laissé entrainer à sa suite. L'imagination trop fertile de Bastien, et l'absence de réflexion occasionnée par l'excitation de sa toute-puissance créatice montrent en effet au jeune lecteur la portée d'une seule action sur le moindre des éléments d'une histoire ; l'épisode des Arachais-Schlamuffes en est un parfait exemple, démonstration de l'effet-papillon, mais aussi illustration du caractère indissociable des deux faces d'une même médaille, l'avers et le revers, le positif et le négatif. Plus qu'une histoire sans fin, le voyage de Bastien au Pays Fantastique est une odyssée au travers d'histoires qui se croisent, se frôlent, se mélangent, se modifient les unes par rapport aux autres, chaque détail changé dans l'une d'elles pouvant avoir un impact sur une autre.
"Mais cela est une autre histoire, qui sera contée une autre fois."
Invitation à nous rendre nous aussi au Pays Fantastique, L'Histoire sans fin en est aussi l'une des innombrables portes d'entrée. Comme le ticket d'or de Willy Wonka, ce roman offre l'accès à un univers enchanteur, véritable royaume pour celui qui sait s'y arrêter et en reconnaître la valeur, mais qui peut aussi signer la perte du lecteur trop ambitieux... comme le découvrira Bastien au cours de ses aventures. A cette occasion, le lecteur averti pourra apprécier un clin d'oeil savoureux à La Bibliothèque de Babel de Borges (extraite du recueil Fictions qui évoque, à sa manière, le Pays Fantastique...).
"Chaque histoire véritable est une Histoire Sans Fin. [...] Il existe une foule de portes pour aller au Pays Fantastique, mon garçon."
Mais surtout, n'oubliez pas que, quel que soit votre âge, le Pays Fantastique est toujours prêt à recevoir votre visite, pour quelques minutes, entre deux stations de métro, ou pour quelques heures, après une énième journée de travail...
L'Histoire sans fin
Michael Ende
éd. le Livre de Poche
1985
6,95 €
Et pour ceux qui voudraient voir le Pays Fantastique (ou du moins, partager le regard porté par d'autres sur ces contrées) allez donc savourer les films tirés de l'univers de Michael Ende : L'Histoire sans fin, de Wolfgang Petersen, L'Histoire sans fin II, de George Miller, et L'Histoire sans fin III, de Peter MacDonald. Notez bien que le dernier chapitre de cette trilogie cinématographique réutilise les personnages dans une aventure imaginée intégralement par le scénariste du film (Jeff Lieberman).
Mathieu Gaborit, Les Chroniques des Féals
"Aucune braise ne mérite de s'éteindre."
Trois livres, la carte du M'Onde des Féals en guise d'ouverture, et le lecteur plonge, aux côtés de Januel, dans Les Chroniques des Féals. Dès le départ, le danger guette, le sang coule. Lutte de la vie face à la mort, symbolisée à merveille par les phénix, animaux myhtologiques renaissant de leurs cendres ; rivalités entre le pouvoir politique et les nombreuses instances religieuses, qui toutes veulent prendre l'ascendant sur les autres : la dualité et la rivalité baignent l'ensemble de la trilogie.
"Seul le double héritage de l'Asbeste et des Ondes pouvait lui offrir une chance de sceller un pacte entre les deux entités.
Un homme de l'eau et du feu.
Le Fils de l'Onde et le disciple phénicier."
Après les quelques chapitres nécessaires à la compréhension de la situation commence une longue quête des origines, celles du M'Onde comme celles de Januel, le héros de l'histoire. Nous sommes dans un univers vraisemblablement en danger, à sauver de la menace de la Charogne, un royaume des morts plus proche du poème éponyme de Baudelaire que des Enfers d'Hadès. En arrière-plan de cette quête, la notion d'héritage est omniprésente, presque un leitmotiv de l'histoire : orphelin de père, séparé très jeune de sa mère, recueilli par la Guilde des Phéniciers, le jeune homme découvrira douloureusement que sa vie fait partie d'un plan conçu bien avant sa naissance, aux enjeux qui le dépassent, et que sur lui reposent les espoirs du M'Onde, lui en qui ont été enfermées des forces magiques d'une puissance dévastatrice.
"Notre combat s'élève au-delà des considérations du bien et du mal. [...] Nous avons besoin du Fiel comme le Fiel a besoin de l'Onde. [...] Nous devons être les deux faces d'une même pièce."
Au fur et à mesure de son cheminement, de ses rencontres, et de ce qu'il apprendra de son rôle et du conflit qui ravage le M'Onde, Januel sera amené à reconsidérer sa vision du Bien et du Mal. Guidé par divers mentors, épaulé par des camarades parfois aussi égarés que lui, l'adolescent va traverser de nombreuses terres, traqué de toutes parts, et même explorer le royaume que les vivants ne sont pas censés visiter avant la fin de leur vie. Son voyage sera pour lui l'occasion de raviver et d'apaiser d'anciennes blessures, de comprendre son passé douloureux ; il vivra aussi l'amertume de la trahison, les affres de la jalousie. A la manière d'une quête initiatique, son périple lui donnera les armes nécessaires pour réussir l'affrontement final, et enfin endosser son dernier rôle.
"Chaque fois que nous faisons renaitre un Phénix, c'est la mémoire des Origines que nous ravivons."
Autour de lui, une foule de personnages secondaires, amis, ennemis, parfois les deux à la fois. Januel lui-même finira par ne plus savoir de quel côté de la barrière se placer. Mais y a-t-il vraiment une barrière ? Les hommes, les femmes et les créatures qu'il va rencontrer veulent, chacun pour leur camp, la victoire du Bien, de ce qu'ils considèrent comme étant le Bien. Januel, instrumentalisé, devra comprendre par lui-même, choisir ce qui lui semblera le mieux à faire, puiser dans ses propres ressources pour accepter l'importance de son rôle. Il devra aussi reconsidérer ce qui, depus son enfance, a constitué la base de sa vie ; une longue série de remises en cause de ses croyances, qui l'amènera à des révélations dont il se serait bien passé, s'il avait eu son mot à dire... Cependant, dès le départ, Januel n'a d'autre choix que d'accepter ce que d'autres ont décidé pour lui, à commencer par la Renaissance qui déclenchera sa quête.
"Dans moins de trois jours, ses mains effleureraient les Cendres d'un Phénix impérial."
En dire plus serait déflorer l'intrigue, gâcher le plaisir de la lecture. Alors je n'ai plus qu'un seul conseil à vous donner : posez un congé, annulez vos rendez-vous, et laissez vous emporter par la plume de Mathieu Gaborit. Vous ne serez pas déçus du voyage...
Les Chroniques des Féals
Mathieu Gaborit
éd. Bragelonne
2006 ou 2010
25 € ou 10 €
